Christian Estrosi:  Si le président ne confirme pas rapidement que le grand débat national se conclura par une voie référendaire, ce pourrait être un rendez-vous manqué 

5/02/2019

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Extraits de l'interview : «


Les rencontres qu'enchaîne Emmanuel Macron avec les maires valident l'intuition que vous aviez en créant La France audacieuse, en 2017, mouvement qui revendique aujourd'hui plus de 500 maires et 3 000 élus…

Le fait que le président entame ce grand débat national en se retournant vers les maires, c'est, évidemment, une bonne chose. On réalise enfin que nous sommes ceux qui incarnent les vrais liens avec les territoires et les administrés. Dommage que tout cela ait mis un an et demi pour se mettre en place.


C'est un peu tard ?

Un maire est un cahier de doléances à lui seul. Sept jours sur sept, nous tenons des permanences. Nous voyons tout le monde et nous entendons tout. Il y a un an et demi, nous étions déjà en mesure de faire remonter ce qui se trouve aujourd'hui dans les cahiers de doléances. Si nous avions été consultés à l'époque, nous aurions pu fournir de bons éléments d'appréciation de la situation.


Vous aussi, que l'on dit « Macron-compatible », considérez que vous n'avez pas été assez écoutés ?

Jusqu'à présent, toutes les mesures ont été prises sans nous écouter. Elles sont le fruit d'une relation exclusive entre l'exécutif et le législatif. De façon étonnante, Emmanuel Macron, qui affiche une certaine modernité, n'a pas mesuré que le changement de la physionomie de la vie politique généré par la séparation d'un mandat local et d'un mandat national avait modifié toutes les données. Quand j'étais député, 80 % de mes interventions étaient nourris de mon quotidien de maire, de président de région ou, avant, de département. Chaque fois, il y avait une référence à ce que vivent mes concitoyens. Emmanuel Macron n'est pas forcément responsable des dégâts commis avant lui. Le mouvement qui s'est déclenché vient de loin. On paie durablement les conséquences de la politique socialiste menée sous François Hollande. Je suis d'accord avec les réformes de fond impulsées par le président de la République : l'ouverture à la concurrence de la SNCF, la refonte du Code du travail… On était sur une stratégie de réforme structurelle pour notre pays. Il ne s'agissait pas de sujets qui touchent directement les relations humaines. Mais, quand on a commencé à prendre les mesures sur le pouvoir d'achat des plus faibles et des classes moyennes, les choses ont commencé à devenir délicates. Pourquoi ? Parce qu'on a négligé de prendre en considération la vie quotidienne des gens. À ce moment-là, consulter les maires aurait pu être très utile, parce qu'ils connaissent ces réalités.


Le pouvoir n'a pas assez pris en compte la dimension humaine dans la mise en œuvre de sa politique ?

L'homme, la femme et l'enfant doivent être au cœur de tout. Ce n'est pas Emmanuel Macron qui a créé les détresses, il en hérite. Mais il a suscité de l'espoir et sa politique se traduit par davantage de souffrances et de douleurs. Ce n'est pas compliqué quand on est chef de l'État de demander à ses équipes quelle conséquence aura telle décision sur le quotidien d'une personne qui, par exemple, n'a plus à la fin du mois que 800 euros ou même 1 300 euros de retraite avec le loyer à payer, des charges, la nécessité de se nourrir, de se vêtir… Quand on est au pouvoir, il faut sans cesse se poser la question de l'impact d'une mesure sur la vie quotidienne des gens. Sinon, ce que l'on fait est porteur d'amertume. Le pouvoir n'a pas suffisamment pris en compte cette dimension humaine. Plutôt que de s'attaquer aux petites retraites, il aurait mieux fallu décider la taxation des grands groupes, et notamment des GAFA : je me réjouis que cette perspective soit enfin ouverte.


Le grand débat va-t-il permettre d'infléchir cette politique ?

Ce grand débat est une bonne idée. Mais il ne faut pas qu'il se transforme en grande frustration nationale. Je crains que cela conduise à transformer les élections européennes en un exutoire. Il ne faudrait pas que cet enjeu majeur soit pris en otage. Si le président ne confirme pas rapidement que ce débat se conclura par une voie référendaire, ce pourrait être un rendez-vous manqué. On sent bien que les Français ont besoin de s'exprimer. Le grand débat suscite des espérances mais aussi, davantage de doutes. Je plaide pour un référendum qui pourrait porter sur des réformes institutionnelles qui touchent au millefeuille territorial, à l'introduction d'une dose de proportionnelle – ou pas – dans le mode de scrutin, à l'instauration de quotas pour la politique migratoire mais aussi sur des réformes économiques et sociales comme une remise à plat de la fiscalité, l'indexation des retraites sur le coût de la vie. J'ai installé dix urnes sur la ville de Nice pour recueillir les doléances, je vois bien que ce sont les revendications qui émergent.


Les rencontres d'Emmanuel Macron avec les maires sont-elles un moyen de contourner une technostructure omniprésente ?

Ou bien cette affaire de grand débat est un calcul de la part d'Emmanuel Macron ou bien il est d'une grande sincérité.

Si ces rencontres démontrent un tournant dans sa manière de diriger en s'appuyant davantage sur les élus locaux, nous serons tous gagnants. La France est en grande difficulté, et ceux qui sont à des postes de responsabilité doivent tout faire pour que le pays s'en sorte. Qu'on ne compte pas sur moi pour être dans un débat polémique, politicien ou partisan. Je dis à tous ceux qui dénigrent en permanence les propositions, les réformes, en espérant gagner un demi-point dans les sondages, qu'on ne peut plus se comporter ainsi.


Que pensez-vous de l'union de François Baroin, président de l'Association des maires de France (AMF), Dominique Bussereau, à la tête des Départements de France, et d'Hervé Morin, président des Régions, pour peser dans le débat et promouvoir une nouvelle décentralisation ?

J'appelle à cette nouvelle décentralisation.C'est une initiative mais nous sommes 35 000 maires, 13 présidents de régions et 101 présidents de conseils départementaux. Région par région, les maires échangent avec le président de la République. C'est à eux, sans filtre, de faire passer une nouvelle donne de la décentralisation.


Vous êtes dubitatif ?

Ce n'est pas parce qu'ils disent quelque chose que je dois le partager systématiquement. C'est une initiative émise par des gens de qualité, que j'apprécie, que les choses soient claires. Mais la décentralisation ne se décide pas au sein des associations. J'anime un collectif de maires plutôt de droite et du centre et nous portons aussi nombre de propositions. C'est de l'addition de toutes ces forces qu'émergeront des propositions concrètes.


Sur le fond, une nouvelle politique de décentralisation, qu'en pensez-vous ?

Je la réclame depuis longtemps. Elle doit notamment permettre de trancher enfin la question de la suppression d'un échelon territorial.


Lequel ?

Je n'ai pas à le dire pour le moment. J'espère que nous aurons l'opportunité d'en discuter lors du grand débat. Depuis vingt ans, les élus sont incapables de se mettre d'accord sur l'échelon à supprimer : faisons donc trancher la question par les urnes ! Et ainsi, le président aura la véritable possibilité de lancer une grande décentralisation. Pour ma part, je prône une décentralisation à la carte, un droit à l'expérimentation. Aucun territoire ne vit géographiquement, économiquement, socialement sur le même modèle. Je serai favorable à ce que les régions et les départements forment une collectivité territoriale unique qui corresponde à un seul échelon. C'est ce que défendait Nicolas Sarkozy avec le conseiller territorial en 2010. Pourquoi ne pas y revenir ?


Comme maire de Nice, vous faisiez partie des quelques élus consultés par Emmanuel Macron pour créer des métropoles à dimension européenne auxquelles seraient transférées plusieurs compétences des départements. Où en est ce projet ?

Quelle que soit l'évolution de la décentralisation, la commune doit rester le pilier de l'organisation territoriale. Désormais elles additionnent leurs forces sous différentes formes d'intercommunalité. La Métropole, lorsqu'elle est solidaire de sa ruralité, en est notamment la forme plus évoluée. C'est ainsi que Nicolas Sarkozy l'avait conçu en même temps que d'en faire des territoires qui contribuent, à travers leur tissu économique et industriel, à la croissance de notre pays. Il n'y a qu'en renforçant leur statut qu'elles pourront rivaliser au plan européen avec d'autres territoires tels que la Catalogne, la Bavière ou la Lombardie. Mais pour cela, il faut un dialogue intelligent entre les maires concernés, les départements et l'État. En réalité il faut de l'audace, j'y ai cru mais je commence à douter de la volonté du gouvernement.


Xavier Bertrand, Dominique Bussereau, Alain Juppé, Thierry Mariani, et peut-être demain Jean-Pierre Raffarin… C'est toujours l'hémorragie chez Les Républicains. Vous restez ?

Je suis à jour de ma cotisation pour 2019. J'ai un ADN politique, je suis gaulliste. Ma vie politique, c'est le RPR, l'UMP et Les Républicains tel que nous l'avons bâti avec Nicolas Sarkozy, un parti qui, de toute évidence, est très dénaturé aujourd'hui. Certains ont décidé de le quitter comme Xavier Bertrand. Je partage les mêmes analyses, mais moi, j'ai choisi de rester, comme simple adhérent. Je suis sur un même positionnement de recul que les autres, mais je me dis qu'une famille politique qui a une si grande histoire mérite que l'on nourrisse encore des espoirs pour l'avenir. Jacques Chirac puis Nicolas Sarkozy avaient construit le rassemblement le plus ouvert possible à toutes les sensibilités, préférant les additions aux soustractions. Une question se pose maintenant : Les Républicains sont-ils de nouveau en capacité de s'élargir pour reconstituer une grande formation de droite et du centre ? Les élections européennes représentent un tournant réel de ce point de vue. Je respecte ceux chez LR pour qui ce scrutin a des enjeux nationaux, mais, pour ma part, je le considère davantage comme régional. L'organisation de l'Union européenne est fondée sur une Europe tournée vers les régions. Au moment où les territoires et les maires se retrouvent au centre du débat public, il serait étonnant que notre liste ne propose pas une harmonie entre Jacobins et Girondins.


Que pensez-vous du philosophe François-Xavier Bellamy comme tête de liste, option qui semble tenir la corde ?

Je ne le connais pas. Je ne suis pas associé à ce genre de débat étant membre d'aucune instance du parti. Ces dernières positions sur l'IVG m'ont surpris. Je ne me suis pas senti si proche de Simone Veil pour accepter de telles positions. Soit LR présente le programme d'un candidat, soit celui de notre famille, ce n'est pas la même chose. Et ce qui m'intéresse aujourd'hui est de savoir où en sont Les Républicains ? La formation va-t-elle s'élargir ? Défendre un vrai projet européen ? Ce qui m'importe, c'est le contenu, et son incarnation par des hommes et des femmes qui ne soient pas issus d'un « même moule ». C'est au vu de tout cela que j'arrêterai ma position.


Vous pourriez ne pas soutenir la liste LR ?

J'arrêterai ma position en fonction du projet qui sera présenté.


Le projet de loi anti-casseurs présenté par le gouvernement est critiqué dans les rangs de la majorité. Qu'en pensez-vous ?

Je salue cette initiative, car depuis plusieurs semaines nos forces de l'ordre sont attaquées par des hordes d'individus factieux à la recherche du chaos. Je ne peux accepter que le débat soit orienté sur les policiers et les gendarmes que certains jugeraient trop violents dans leur riposte aux voyous. Que demandent certains bien-pensants à nos forces de l'ordre ? De se laisser agresser tranquillement ? Il faut arrêter d'inverser les valeurs. Je serai toujours du côté de l'ordre républicain et j'adresse une nouvelle fois mon admiration à ces hommes et ces femmes qui nous protègent.



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