Christian Estrosi: "Faisons confiance aux territoires de France, exemplaires dans la crise"

14/04/2020

« Après la crise, si l’Etat veut être plus fort, plus performant, plus lisible dans son action, il devra engager un nouvel acte de décentralisation permettant enfin de faire des collectivités de véritables partenaires »


Le maire de Nice et président de la métropole Nice Côte d’Azur juge que l’Etat, pas le gouvernement actuel, s’est montré « nu face à la gestion sanitaire, économique, industrielle, sociale, sociétale » de la crise du Covid-19.


Au quotidien, chaque Français vit depuis près d’un mois une expérience inédite, au moins depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Une expérience inédite, cruelle souvent, inquiétante toujours, dérangeante certainement. Comme de nombreux Français, j’ai vécu cette crise à titre personnel. Je l’ai aussi vécu en tant que maire d’une grande ville, président d’une métropole et président délégué de la région sud.


S’ii n’est pas question de rompre l’union nationale qui est indispensable dans cette période de crise, il nous appartient d’en tirer les premiers enseignements. Et il est une réalité perçue par tous les maires de France et élus locaux.


L’Etat au fil des décennies a été rendu fragile. Colbert, Napoléon ou même Pompidou qui incarnaient chacun la force de l’Etat ont vécu. L’Etat, auquel je suis en tant que gaulliste très attaché, est affaibli.


Je dis bien l’Etat, pas ce gouvernement-là qui agi dans une situation difficile et dont il a pour une part hérité. L’Etat, désarmé depuis des lustres par une chaîne ininterrompue d’idéologies naïves et de confiance aveugle. Partout où nous attendions qu’il exerce ses responsabilités, l’Etat s’est montré tel qu’il est en réalité : nu. Nu face à la gestion sanitaire, économique, industrielle, sociale, sociétale. Nu, désemparé, impuissant, à la remorque des besoins.


La preuve par les masques. Et je constate aussi que face à ce dénuement, ce sont les collectivités territoriales qui, avec leurs moyens, ont réagi. Leurs moyens sont disparates, financièrement, réglementairement, structurellement. Mais qui est, comme toujours, en première ligne, qui connaît le mieux les besoins, qui peut s’adapter anticiper, se projeter ? Nous, les collectivités, régions, départements, métropoles, agglomérations, communautés, communes.


La gestion de l’approvisionnement en masques de protection a été révélatrice : dans un premier temps, il y a treize ans, l’Etat a voulu constituer des stocks stratégiques. Puis, ne sachant plus comment les gérer, il a voulu en donner la responsabilité aux entreprises et aux collectivités. Et aujourd’hui, ce sont les maires qui doivent approvisionner les hôpitaux avec leurs stocks, et ce sont les maires qui trouvent des sources d’approvisionnement immédiates !


Tout un pan de ce que nous, Français, avons historiquement confié à l’Etat s’est effondré dans la crise : l’éducation, qui n’est sauvée que par le dévouement de ses personnels ; l’action sociale, qui n’est possible que par la gestion efficace de nos CCAS ; la santé, qui n’est acquise qu’au prix de l’héroïsme de ses soignants. Même l’acheminement des produits de première nécessité et leur commercialisation, même le sauvetage de nos entreprises et de nos emplois seraient impossibles sans les CCI, et sans les collectivités. Et jusqu’à la sécurité, dont nous mesurons qu’elle est aujourd’hui confiée à une police nationale, elle aussi submergée depuis plusieurs années maintenant, qui doit systématiquement être complétée par les moyens des municipalités et la sécurité privée.


« Il faudra un transfert massif de compétences et de moyens dans tous les domaines qui touchent à la vie quotidienne et à la protection des Français »


Alors, bien sûr après cette crise, on cherchera le retour d’un Etat fort, puissant, stratège qui réinjecte des moyens dans les trois politiques prioritaires qui sont les compétences régaliennes de premier ordre : la santé, la sécurité et l’éducation. Il faudra aussi réindustrialiser afin que la France retrouve une part de sa souveraineté perdue. En tant que ministre de l’Industrie de Nicolas Sarkozy, j’ai toujours défendu le fabriqué en France et une politique forte de filières notamment de recherche et de santé, dont je ne sais d’ailleurs ce qu’elle est devenue.


Exemple allemand. Mais ce que j’appelle de mes vœux dans cet après crise, c’est un nouvel acte de décentralisation. Il faudra un transfert massif de compétences et de moyens dans tous les domaines qui touchent à la vie quotidienne et à la protection des Français, à l’emploi, à la sécurité, au développement économique, à la formation et à l’éducation, à l’action et à la protection sociales, à l’environnement et à la santé. Que l’Etat garde nos frontières avec des moyens renforcés, qu’il défende les intérêts de la Nation en Europe et dans le monde, qu’il donne à la justice les moyens de s’exercer impartialement et efficacement, et qu’il laisse, non pas seulement à ceux qui savent, mais à ceux qui font l’expérience, chaque jour, sur le terrain, des réalités de la vie, le soin d’offrir à chaque Français la sûreté, la prospérité et la tranquillité auxquelles il a droit !


L’exemple allemand est à cet égard intéressant. Les lander ont leur propre autonomie budgétaire. Il y a huit lits pour 1 000 habitants en Allemagne contre trois en France alors qu’il n’y a pas une énorme différence de dépenses.


Oui, après la crise, si l’Etat veut être plus fort, plus performant, plus lisible dans son action, il devra engager un nouvel acte de décentralisation permettant enfin de faire des collectivités de véritables partenaires plutôt que des supplétifs contraints d’agir dès que nous constatons des manques ou des retards.


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